Peste bleue-Épisode 1

L’hôpital Pointe-Saint-Charles

L’ouvrier s’appuyait sur sa pelle. Il avait allumé une pipe qu’il fumait rapidement en jetant un œil vers son patron un peu plus loin. Depuis le matin, il avait laborieusement nettoyé la place de ses cailloux avant de commencer à remuer la terre brune et noire qui compose cette portion du Mont-Royal. Ses bottes et son pantalon étaient sales jusqu’aux genoux. Il avait enlevé sa veste, ne gardant qu’une chemise grise tachée de sueur, les manches roulées jusqu’au coude. Sa casquette plate était vissée sur son crâne. Malgré la fraîcheur inhabituelle en cette fin du mois d’août, de grosses gouttes de sueur plaquaient des cheveux noirs et des moustaches épaisses sur son visage rougeaud.

Apercevant du mouvement du côté de son patron, il se dépêcha de remiser sa pipe à peine éteinte dans l’une de ses poches et se remit à creuser de plus belle. On lui avait assigné cette partie peu commode en dehors du cimetière qui avait besoin d’être déblayée afin d’accueillir les morts du choléra. On y trouvait des pierres de toutes les dimensions. Non, ce n’était pas un secteur facile ! 

L’ouvrier se remit à creuser. Après quelques pelletées de terre, le métal heurta quelque chose de dur. Un léger sourire vint se figer sur ses lèvres. Il n’était pas rare de trouver des « trésors » en creusant dans cette partie de la ville de Montréal. Le Mont-Royal avait été une grande forêt vierge jadis, que la civilisation avait commencé à gruger inexorablement. Elle avait naguère été fréquentée par des Indiens, puis par des trappeurs et depuis peu par des villégiateurs à la recherche de bon air. Pendant tout ce temps, on y avait oublié ou perdu un bon nombre d’objets. Si l’on était malchanceux, on ne trouvait que des bouts de flèches. En revanche, il arrivait aussi de tomber sur quelques pièces de monnaie. Voilà pourquoi l’homme souriait.

Il lâcha sa pelle et se mit à déterrer l’objet avec ses mains. Cela lui demanda un certain temps, car il paraissait plus gros que ce à quoi il s’attendait. Après un bon moment de cette besogne, il fut saisi de stupeur et recula en vitesse dans le coin de la fosse, puis se mit à grimper frénétiquement en criant : « Boss… Boss… Venez voir… Venez voir… »

Le patron arriva en vitesse suivi de quelques ouvriers alertés par les cris de leur collègue. En se penchant tous en même temps sur la fosse, ils aperçurent un pied et une jambe humaine à l’état de squelette. Le tibia était encore entouré des restes d’un pantalon. Pas de doute, il y avait un mort là-dedans, et à l’évidence il ne provenait pas du cimetière Mont-Royal. 

***

L’homme s’était arrêté devant l’entrée de l’un des baraquements — une shed, comme on les appelait couramment — destinés à recevoir les malades du choléra. Il s’agissait d’anciens entrepôts reconvertis que l’on nommait pudiquement « lazarets ». En fait, ces bâtiments étaient surtout destinés à cacher au reste de la population ces malades contagieux que personne ne voulait voir dans son voisinage.

Les sheds avaient été construites et agrandies par le maire John Easton Mills lors de la dernière épidémie de typhus en 1847. Ce dernier avait consacré son court mandat de maire (un an) à soigner les malades du typhus. Frappé lui-même par la maladie, il en était mort. Les bâtiments se trouvaient de l’autre côté du canal Lachine, là où il n’y avait à l’époque que des entrepôts. Lorsque les immigrants débarquaient des bateaux à la Pointe du Moulin-à-Vent, les malades étaient immédiatement acheminés par la police dans les 23 baraquements que l’on appelait alors avec emphase « l’Hôpital de Pointe-Saint-Charles ». Pourtant, ces bâtiments n’avaient rien d’un hôpital. On y étendait les malades deux par couchette sur une paillasse chétive recouverte d’un drap blanc et d’une couverture de coton gris. Les conditions de vie et de soins y étaient déplorables.

Pour y arriver, l’homme avait traversé le quartier Sainte-Anne, le nom officiel de ce que l’on appelait familièrement le Griffintown. S’y entassait la population des immigrés irlandais débarqués en masse de leur pays frappé par la Grande Famine. Ils venaient occuper des cabanes faites de bric et de broc : planches à peine équarries, planchers de terre, toits de bardeaux prenant l’eau à chaque coup de pluie, cheminées de pierres d’où sortait une fumée noire de charbon. 

Ce sont des quartiers comme ceux-là qui donnaient à Montréal la réputation de ville sale et puante. Le peu de systèmes d’égouts rejetaient des tonnes d’excréments par des tuyaux de bois qui gelaient l’hiver et pourrissaient l’été. Ils acheminaient les déchets directement vers le Saint-Laurent, là où l’on prenait l’eau à boire et où l’on coupait la glace l’hiver. Pour les latrines, on se contentait de trous extérieurs qui étaient simplement vidés lorsque pleines. Ces latrines débordaient souvent pendant les grandes averses et leur contenu se déverserait alors dans les rues. D’ailleurs, ces rues habituellement non pavées restaient boueuses les jours de pluie et poussiéreuses pendant les sécheresses, ce qui n’était guère mieux. L’été, le ramassage des ordures ménagères, mal organisé, laissait flotter des odeurs nauséabondes dans les rues. Bref, voilà un quartier où il ne faisait pas vraiment bon vivre.

Griffintown était un quartier qui avait mauvaise réputation pour d’autres raisons aussi. La petite criminalité y était endémique et la police n’y était pas bienvenue. C’est la raison pour laquelle l’homme avait pris un cab anonyme plutôt qu’une voiture de police. Cet homme s’appelait Silas Robinson. C’était le chef des détectives de la police de Montréal, un personnage imposant au visage sévère barré par une moustache à la gauloise dont les coins étaient soigneusement retournés avec de la cire. Il portait une redingote sombre impeccable et tenait à la main son éternel chapeau melon. Il restait là maintenant, à regarder l’entrée de la shed principale, comme s’il hésitait devant ce qu’il allait découvrir.

Il s’était décidé à venir à l’hôpital après avoir reçu de Rosalie, son épouse, une information qui l’avait intrigué. Rosalie Dupuis était mariée à Robinson depuis à peine quelques mois. Ils s’étaient rencontrés lors d’une enquête que le détective avait menée l’année précédente. Lorsqu’il l’avait connue, Rosalie était veuve depuis quelques années. Elle avait ouvert l’Asile de Madame Dupuis pour venir en aide aux « filles déchues », ces femmes enceintes d’un enfant illégitime qui ne savaient plus où aller. Il lui arrivait d’aider parfois les Sœurs Grises dans le difficile et dangereux travail des soins aux malades contagieux.

— Tu savais Silas que la plupart des malades de l’hôpital proviennent d’Irlande, demanda-t-elle à Robinson au moment de leur repas du soir.

— Oui, bien sûr.

— Ne m’as-tu pas dit que tu avais passé une partie de ta jeunesse en Irlande ? Il me semble t’avoir entendu parler de la ville de Limerick, non ?

— Tu le sais bien. Mon père y était pasteur. D’ailleurs, n’étais-tu pas tout émoustillée de marier le fils d’un pasteur anglican ?

Rosalie lui donna une petite claque sur l’épaule en disant.

— Tu n’as pas honte de dire cela, moi qui t’ai épousé par charité, car personne ne voulait de toi.

Robinson appréciait l’esprit vif de Rosalie et ne manquait aucune occasion de la faire réagir.

— Alors, pourquoi cette question ?

— Parce que l’un des patients que l’on soigne à l’hôpital vient de Limerick.

— C’est possible. Limerick est une ville qui a fourni de nombreux immigrants irlandais.

— Ah ! Je ne savais pas. Et tu connais encore des gens de là-bas ?

— Peut-être. Pourquoi demandes-tu cela ?

— Parce que l’un de ces patients a un nom peu commun pour un irlandais ou du moins peu commun pour moi. Il s’appelle Kieran Lyncher. Ça te dit quelque chose ? Tu l’as peut-être connu autrefois ? Il est à peu près de ton âge. 

À ce moment précis de la conversation, Robinson a su qu’il allait rencontrer ce patient car un nombre incalculable de souvenirs lui étaient revenus immédiatement à l’esprit. Il en avait même été ébranlé, au point où Rosalie lui avait demandé ce qui se passait en le voyant si pâle.

Maintenant, le détective était devant le bâtiment principal. Il hésitait toujours à entrer. Finalement, il pénétra dans ce vaste espace de 200 pieds de longueur par 40 pieds de largeur. Le bâtiment contenait à vue de nez pas moins de 150 couchettes. Une simple cloison séparait les hommes des femmes. L’odeur de vomi et d’excréments le prit à la gorge. La plupart des malades semblaient être à la dernière extrémité. Deux religieuses habillées de robes amples faites de camelot de laine grise, dont les épaules étaient recouvertes d’une grande collerette noire et qui portaient une petite coiffe noire plissée, s’affairaient autour des lits. D’autres personnes, un médecin sans doute et surtout quelques femmes bénévoles, les accompagnaient.

Comme Robinson était le genre d’homme à se faire remarquer lorsqu’il arrivait quelque part, l’une des religieuses s’arrêta devant lui pour lui demander ce qu’il voulait.

— Je m’appelle Silas Robinson, chef détective de la police de Montréal.

Contrairement à ce à quoi il s’attendait, la religieuse ne montra pas le moindre signe de surprise; au contraire, elle lui sourit en lui demandant.

— Vous êtes le mari de Madame Dupuis, n’est-ce pas ?

— C’est bien cela, répondit Robinson un peu étonné de voir que son épouse était si connue ici.

— Madame Dupuis m’a parlé de vous quelques fois. C’est une femme remarquable. En plus de s’occuper de son asile, elle vient donner de son temps dans ce lieu de misère. Voyez donc cette catastrophe ! Qui aurait dit qu’en 1854, le choléra tuerait encore autant de monde ? Quels péchés avons-nous commis pour que Dieu nous envoie encore cette épreuve ? 

La sœur marqua un temps de silence, le regard triste perdu au loin dans ses pensées ou dans ses prières.

— Et vous, pourquoi êtes-vous ici ?

— Vous avez un patient du nom de Keiran Lyncher, je crois ?

— Ce nom me dit quelque chose. Attendez que je consulte le registre. Suivez-moi.

Les deux se dirigèrent vers un petit comptoir près de la porte où des documents étaient déposés. La religieuse prit l’un des registres et se mit à le feuilleter. Son doigt arrêta sur un nom.

— Oui c’est exact. Lyncher, de Limerick. C’est un nom peu commun chez les Irlandais, il me semble. On voit beaucoup de O’Connor et de O’Brian ou encore des Ryan ou des Murphy. Mais c’est la première fois que je rencontre un Lyncher. Il est au fond là-bas, lit 106. Vous savez, il est à l’article de la mort. C’est l’abbé Billaudèle lui-même qui lui a donné l’extrême-onction.

— L’abbé Billaudèle… ?

— Mais oui, le supérieur des Sulpiciens. Il vient régulièrement assister les malades malgré le danger. Le voilà, là-bas. Vous ne savez pas qui c’est?

Le prêtre salua la religieuse.

— Vous savez, ma sœur, je ne suis pas catholique.

La religieuse demeura interdite, se demandant sans doute comment il se faisait qu’une si généreuse personne comme la catholique Madame Dupuis avait pu épouser cet antipapiste. Toutefois, elle se retint de faire un commentaire.

— Vous connaissez ce malade ?

— En réalité, je ne le sais pas. Il y a très longtemps que j’ai quitté l’Irlande. Néanmoins, ce nom me rappelle une famille de Limerick.

— Je vous laisse aller le voir, car le devoir m’appelle ailleurs. Je vous rappelle de prendre vos précautions : ne pas toucher le patient ou ses vêtements, ne pas trop vous approcher non plus. Il y a une bassine d’eau fraîche près de son lit. Vous allez pouvoir vous laver les mains avec du savon.

— Merci, Sœur… ?

— Sœur Madeleine. Bien le bonjour à notre chère madame Dupuis.

En s’approchant du lit 106, Robinson regardait autour de lui. Il voyait des malades agités, certains vomissaient, d’autres déliraient, envahis par la fièvre. La plupart toutefois gisaient immobiles sur leur grabat, les yeux fermés. On ne pouvait savoir lequel était vivant et lequel était mort.

Le choléra est une terrible maladie qui avait provoqué des épidémies successives à Montréal. Personne ne savait vraiment ce qui le provoquait. On pensait généralement qu’il était causé par l’air vicié, par des émanations issues de matières en décomposition appelées « miasmes ». Le poison de la maladie transporté par l’air avait besoin de conditions favorables pour frapper : la promiscuité, les conditions sanitaires déplorables, la proximité des eaux stagnantes, les odeurs nauséabondes.

Par ailleurs, la population en général avait tendance à croire à un châtiment divin collectif, une croyance extrêmement répandue et renforcée par le clergé. Si les miasmes étaient responsables de l’épidémie, c’est que l’air avait été corrompu par un acte divin. Lors des épidémies de choléra, le clergé organisait des processions pour éloigner le mal. Le recours aux saints protecteurs ou aux saints guérisseurs était fréquent. Même le recours à l’eau bénite à l’entrée des églises était censé assurer une protection contre les maladies infectieuses. Des offices religieux étaient aussi improvisés pour implorer l’intervention divine. On prêchait en chaire l’obligation de se repentir des péchés et de faire pénitence afin que cesse la maladie.

Robinson avait tout cela en tête lorsqu’il s’approcha du lit de Lyncher. Il aperçut un homme maigre au visage émacié et aux cheveux poivre et sel qui semblait dormir. La déshydratation rapide entraînée par le choléra provoque une cyanose du visage, lui donnant une coloration bleutée. C’est pour cette raison que l’on en parlait comme de la « peste bleue ». Il examina attentivement le malade en fouillant dans ses souvenirs. Robinson avait une mémoire phénoménale des visages, ce qui lui rendait de bons services dans son métier de détective. Il s’approcha davantage du lit et dit.

— Kieran… Kieran… C’est bien toi ?

L’homme ouvrit difficilement les yeux, des yeux bleu-vert que Robinson reconnut immédiatement.

— Qui êtes-vous ? dit Lyncher d’une voix faible.

— Tu ne me reconnais pas ? Silas… Silas Robinson.

Les yeux du malade restèrent dans le vague, comme si les informations ne se rendaient pas à son cerveau. Il répéta.

— Qui donc… ?

— Silas Robinson. Ça fait longtemps, à Limerick… il y a bien une vingtaine d’années.

Une lueur passa dans le regard de Lyncher en reconnaissant son interlocuteur. Néanmoins, cette lueur était indéfinissable. Était-ce de la joie ? De la peine ? De la peur ou de la haine ? Difficile à savoir.

— Oui… Oui… Silas Robinson.

Cet homme ramena Robinson vingt-cinq ans en arrière, l’une des périodes de sa vie où il avait été tout à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes. Il se retrouvait jeune adolescent à Limerick, là où son père était venu s’installer une dizaine d’années auparavant. Thomas Robinson était pasteur et recteur de la cathédrale anglicane Sainte-Marie situé dans la « ville anglaise ». Elle faisait concurrence à la cathédrale catholique Saint-Jean située dans la « ville irlandaise ». Ces deux monuments étaient le symbole même des tensions religieuses qui se vivaient dans la ville : chacun son quartier, chacun sa religion. Cela n’avait rien de comparable évidemment à ce qui se passait en Ulster, mais quand même! Les communautés, méfiantes les unes envers les autres, ne se fréquentaient guère.

Or, Robinson était tombé follement amoureux de Deirdre Reilly, une catholique qui appartenait à l’une des grandes familles commerçantes de Limerick. Cette famille possédait plusieurs moulins à farine et la plus importante minoterie de la ville. Pour son malheur et pour celle de son amoureuse également, la famille à laquelle appartenaient les Lyncher par les liens de sang s’opposait farouchement à cette relation. Il était encore moins question de marier Deirdre à un anglican, ce qui aurait été la pire des hérésies.

Le détective regarda intensément Kieran Lyncher. C’était le cousin de Deirdre et il adhérait, tout comme sa famille, à leur opposition systématique à son égard.

— Que fais-tu ici, Kieran ?

Le malade releva péniblement son torse afin de prendre appui sur le mur. Il fixa de nouveau Robinson d’un regard flou.

— Avec la famine, nous avons tout perdu… Tout ! Des morts, ça ne peut pas faire pousser du blé.

— Vous avez aussi perdu votre minoterie ?

— Tout, je te dis ! Nous étions à la rue.

— Tu es venu avec ta famille ?

— Non. Ma femme est morte en couches il y a longtemps et je n’ai pas d’enfants. Je n’avais plus rien à perdre à venir ici. 

Le malade s’arrêta pour reprendre son souffle, le visage crispé. Il ajouta.  

— Si je m’attendais à te voir ici. Quand tu as quitté Limerick avec ton père, quand ta maman est… décédée….

Le visage de Robinson se rembrunit. La mort de sa mère avait été un véritable drame, surtout pour son père. Il avait travaillé si fort dans cette ville qui ne voulait pas de lui. Son épouse avait été son soutien indéfectible. Il ne se sentait plus la force de continuer et voulut retourner à Londres avec son fils. Pour Silas, le drame était d’une autre nature : il allait devoir s’éloigner de l’amour de sa vie.

— Oui… Ce fut difficile…

— Tu sais, je regrette ce que ma famille vous a fait subir. C’était injuste. Deirdre en a beaucoup souffert…

Robinson se rappela la dernière année où les amoureux devaient se voir en cachette tellement l’opposition était forte. Ils se rencontraient près du fleuve Shannon, rêvant d’un avenir meilleur en s’embrassant. Ils songeaient à fuir cette ville maudite qui leur interdisait de s’aimer. Le sort a décidé pour eux lorsque son père et lui durent s’expatrier. Deirdre et lui s’étaient promis de garder contact. Silas avait même eu le projet de la faire venir à Londres.

— Qu’est-elle devenue ?

Le visage du malade se crispa de nouveau. Il se pencha au bord du lit pour vomir. Son corps était agité de tremblements. Robinson cria à sœur Madeleine de venir. Elle accourut, lui toucha le front et vit que la fièvre était très élevée. Elle tenta de lui donner du Laudanum qu’il recracha aussitôt. Puis, il retomba inerte sur sa paillasse, respirant difficilement. La religieuse regarda Robinson en hochant la tête.

— Il n’en a plus pour très longtemps… Il ne verra pas la fin de la journée.

***

Ce soir-là, il avait raconté à Rosalie sa rencontre avec Lyncher. C’était toujours difficile pour lui de livrer ses émotions, mais Rosalie savait y faire.

— Tu as vu Lyncher ? Tu le connaissais ?

— Oui, c’était bien celui que j’ai connu à Limerick autrefois.

— Et alors… ?

— Alors, nous avons un peu parlé. Il était très malade, il est même certainement décédé à l’heure qu’il est.

— Avez-vous pu discuter du passé ?

Silas gardait le silence, la tête plongée dans sa soupe. Rosalie le connaissait bien et savait qu’il était troublé.

— Silas, mon amour, parle-moi…

— Il n’y a rien à dire… vraiment…

— Il connaissait Deirdre ?

Silas leva la tête vers Rosalie. Depuis qu’ils se connaissaient, Robinson avait toujours trouvé que Rosalie était un peu sorcière. Elle savait mieux que lui ce qu’il y avait à l’intérieur de son cœur. Il se résigna à lui dire.

— C’était son cousin.

— T’a-t-il donné des nouvelles de là-bas ?

— Pas vraiment… En fait, il est tombé inconscient au moment où je lui demandais des nouvelles de Deirdre. Je crois bien que je n’aurai jamais de réponse…

Rosalie lui prit la main et la serra dans la sienne. Après un moment de silence, elle lui dit.

— C’est peut-être mieux ainsi. Il vaut mieux chasser les fantômes du passé.

— Je sais. Tu as raison. En fait, je me suis dit que c’était le destin qui me parlait par cet homme. Ce qu’il ne m’a pas dit est le signe…

— … que la page se tournait ?

Sur ce, il se pencha vers elle et l’embrassa.

— La femme idéale, elle est ici à côté de moi.

Ils se levèrent et débarrassèrent la table. Puis, ils allèrent dans la chambre des deux enfants de Rosalie afin de les regarder dormir. Silas dit à Rosalie qu’il voulait se coucher tôt, car il devait se rendre à l’aube près du cimetière Mont-Royal. On y avait découvert un squelette la veille. Comme le cadavre ne risquait pas de se détériorer davantage. Il avait demandé à son équipe d’attendre au lendemain avant d’y retourner. Il avait fait condamner l’espace où le squelette avait été trouvé et mettre en faction un policier pour la nuit.