Peste bleue-Épisode 16

La question

Le supérieur des Sulpiciens frappa à la porte de l’abbé Marinier et entra sans attendre avec le détective. Robinson n’avait jamais vu Claude Marinier. C’était un homme plutôt grand avec une tête d’adolescent : visage ovale, cheveux courts s’éclaircissant déjà sur le devant du crâne, hautes pommettes, imberbe, petites lèvres minces et yeux bleus. Il y avait dans ce visage un mélange de nostalgie et de morgue. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser à la suite de l’opinion de Billaudèle, il y avait quelque chose d’aristocratique chez lui. Définitivement, cet homme était beau et devait plaire aux femmes. Claude Marinier regarda alternativement son supérieur et Robinson, puis il les invita à entrer. Après que le supérieur ait fait les présentations, il se retira discrètement.

La pièce dans laquelle Robinson pénétra paraissait plus petite qu’en réalité. Au centre, près de la fenêtre, siégeait un grand bureau sur lequel de nombreux livres et documents s’étalaient. Derrière, une bibliothèque pleine de bouquins faisait tout le mur. Il y avait encore de la place dans la pièce pour deux fauteuils et une table basse. Sur l’un des murs, une porte fermée cachait sans doute la chambre. Elle devait être aussi sobre que le bureau.

— Vous êtes donc détective à la police de Montréal ?

– Oui. Voulez-vous que je vous montre mon insigne ?

— Ce ne sera pas nécessaire. Je vous crois. C’est que vous ne ressemblez pas à l’idée que je me fais d’un policier.

— C’est tout l’intérêt pour moi. On montre moins de réticences à mon égard dans ce cas.

— Parce que, effectivement, vous devez rencontrer toutes sortes de gredins qui ne portent pas la police dans leur cœur.

— Vous avez tout à fait raison.

— Vous vouliez donc me parler ? Pourquoi ?

— Simple routine de détective. J’ai besoin de rencontrer toute personne qui pourrait m’être utile lors d’une enquête.

— Vous êtes donc en train d’enquêter ?

— Oui, effectivement. On nous a demandé d’enquêter sur la mort du maire Mills.

— Ah bon ! Le maire Nelson nous a donc écoutés.

— On le dirait bien. Il semblerait que vous êtes intervenu auprès de lui afin qu’il ouvre une enquête pour meurtre. Pourquoi donc ?

— Mais parce qu’il le fallait. Il est absolument nécessaire que nous découvrions l’assassin de M. Mills. C’est à cette seule condition que l’épidémie de choléra cessera. L’assassin doit se repentir de son péché et se tourner vers Dieu pour être pardonné. Dieu nous guérira alors. Il nous guérira.

— … À la condition bien sûr que Mills ait été assassiné, ce qui est loin d’être une certitude pour l’instant.

Marinier regarda fixement Robinson dans les yeux. À ce moment même, le détective comprit pourquoi cet homme était capable de soulever les foules. Il y avait une sorte de fluide magnétique qui émanait de lui, ce qui faisait que l’on était immédiatement tenté de l’écouter avec sympathie.

— Vous ne pensez pas qu’il ait été tué ? demanda Marinier.

— C’est toujours une possibilité que nous regardons, évidemment. Mais pour le moment, mon équipe et moi avons fait de nombreuses investigations et nous rencontrons beaucoup de personnes d’intérêt, mais rien ne nous pousse vers l’option du meurtre.

— Vous voulez dire que M. Mills n’avait aucun ennemi qui aurait voulu sa mort ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Il avait des ennemis comme tout le monde… comme vous en avez peut-être vous-même.

Marinier se recula dans son siège, comme surpris de cette affirmation.

— Moi, des ennemis ?

— Écoutez, Monsieur Marinier, j’ai entendu parler de vos prédications. Je sais évidemment que beaucoup de fidèles sont en accord avec vous. Mais vous ne croyez tout de même pas que personne ne vous en veut pour ce que vous dites ?

— Il est vrai que je prêche la vérité. Parfois cette vérité peut heurter certaines personnes, surtout celles en état de péché. Mais la vérité est celle de Dieu et je ne suis que son fidèle messager.

— Certes, vous avez raison. Parfois cependant le passé rattrape l’homme derrière le messager de Dieu.

— Que voulez-vous dire ?

— Comme détective, j’ai accès à des informations que peu de gens connaissent. C’est mon métier, voyez-vous. On m’a dit que vous n’aviez pas toujours été le saint homme que vous êtes aujourd’hui.

— « Saint homme » ! Quelle expression galvaudée ! Il n’y a de Saint que Dieu. Qui vous a donc dit cela ?

— Peu importe. Je sais qu’avant de devenir prêtre, vous avez… comment dirais-je… vécu votre vie.

Marinier se recula de nouveau dans son fauteuil en croisant les bras cette fois. Il semblait très réticent à vouloir aborder ce sujet qui le faisait encore souffrir, vraisemblablement. Après un long silence, Robinson reprit la parole.

— Je ne voudrais pas faire remonter de douloureux souvenirs, mais j’ai besoin de savoir.

— De douloureux souvenirs, en effet. J’ai vécu une période pendant laquelle je ne me reconnaissais plus. Heureusement, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a fait voir clair.

— L’abbé Chiniquy.

— Vous savez donc cela aussi

— Je vous l’ai dit. C’est mon métier de tout savoir.

— L’abbé Chiniquy a été comme un père pour moi. Il m’a permis de me débarrasser de mon envie de boisson. J’ai adhéré à une ligue de tempérance et j’ai pu me sortir de mon marasme. Je suis tellement peiné de voir jusqu’à quel point il s’est égaré aujourd’hui. Je suis maintenant obligé de couper tout contact avec lui. Il n’en reste pas moins que ce qu’il a fait pour moi, personne ne pourra me l’enlever.

— Vous êtes Sulpicien. La communauté est au courant de vos frasques ?

— Absolument. Si Dieu a sauvé mon âme, ce sont mes confrères qui m’ont ouvert les yeux. J’ai beaucoup prié pour que Dieu me pardonne mes péchés. La retraite que j’ai faite à Paris m’a grandement aidé aussi. J’ai appris à la dure que si Dieu condamne résolument le péché, il ne rejette jamais le pêcheur.

— Ce qui fait que maintenant, vous avez pris la relève de l’abbé Chiniquy en quelque sorte.

— En quelque sorte, c’est vrai. Les fidèles ont besoin qu’on leur ouvre les yeux comme Dieu a ouvert les miens.

— Pendant la période trouble dont vous parliez, quelles ont pu être vos « mauvaises actions » ?

— Ce n’est pas facile de se remémorer de tout cela, monsieur Robinson. Pas facile.

— Essayez tout de même.

— J’étais comme un cheval fou. Je buvais sans m’arrêter jusqu’à tomber par terre et à m’endormir sur le sol des auberges où je m’enivrais.

— Il semble aussi que vous aimiez la bagarre.

— Dès que j’avais un coup dans le nez, je cherchais la bagarre avec n’importe qui. Il suffisait que quelqu’un me contredise et le combat s’engageait. Je n’en suis pas fier aujourd’hui. J’ai sans doute blessé beaucoup d’hommes à l’époque. Le pire, c’est que je m’en souviens à peine.

— La police vous a même mis en cellule quelques fois.

— Effectivement, et mes parents arrivaient toujours à m’en faire sortir.

— Ah oui ! Vos parents ! Vous savez que je les ai rencontrés. 

Marinier se figea encore une fois, un voile de tristesse passant devant ses yeux.

— D’ailleurs, j’ai été surpris de découvrir que votre nom n’est pas Marinier, mais Sanschagrin.

— Vous savez cela aussi ? J’ai changé de nom lorsque j’avais une vingtaine d’années.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que j’en voulais terriblement à mes parents…

Robinson attendit la suite, laissant Marinier réfléchir à ce qu’il allait dire.

— Je leur en voulais parce que… parce qu’ils m’avaient caché que j’avais été adopté. J’ai changé de nom pour leur faire payer cette faute. Aujourd’hui, j’aimerais bien me rattraper auprès d’eux, mais je ne sais pas comment faire. Ils ont été bons pour moi.

— C’est au moment où vous avez appris que vous étiez adopté que l’ivrognerie et la violence sont entrées dans votre vie ?

— Vous avez raison. C’est à ce moment-là.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tant de violence ?

— J’ai encore de la difficulté à l’expliquer aujourd’hui. C’est comme si je m’étais senti un moins que rien tout d’un coup. Je n’étais pas celui que je croyais être… Et on me l’avait caché. Je pense que c’est pour cela que j’en voulais à mes parents adoptifs… au monde entier en fait.

— … Et à votre père biologique ?

— Peut-être aussi. Pourtant, c’était idiot. Je ne le connaissais même pas et je savais qu’il était impossible de le connaître.

— Mais vous le haïssiez de vous avoir laissé tomber.

Marinier baissa la tête pour la première fois de l’entrevue. Il ne savait plus quoi dire. Le détective continua.

— Quand vous vous battiez contre des inconnus, c’était en fait contre lui que vous vous battiez

— Je n’avais pas pensé à cela… C’est possible… Oui, c’est possible…

Marinier se leva et alla vers la fenêtre. De son point de vue, on voyait les deux tours de l’église Notre-Dame. Il garda longtemps le silence et finit par dire.

— C’est possible…

— Pouvez-vous vous souvenir de ces bagarres ?

— Il y en a eu tellement. Je m’en souviens très peu. Quand j’étais en boisson, je vivais les événements comme dans un rêve.

— Ces bagarres se produisaient toujours dans des auberges.

— Souvent, mais pas toujours. Il s’agissait que quelqu’un me regarde de travers dans la rue et c’était parti…

— Votre période de bagarreur a-t-elle duré longtemps ?

— Trop !

— Mais encore. Seriez-vous capable de me donner des dates ?

— Je dirais que les choses ont commencé à se détériorer à partir d’octobre 1846, au moment où j’ai appris que j’avais été adopté jusqu’en septembre 1848 alors que j’ai rencontré l’abbé Chiniquy. Entre ces deux dates, il y a eu des périodes plus calmes.

— Ça fait quand même presque deux années.

— C’est à peu près ça. Mais pourquoi voulez-vous savoir cela ?

Le détective ne répondit pas à la question directement et continua plutôt.

— Vous souvenez-vous de certaines bagarres qui vous auraient marqué ?

— Attendez… Vous me faites revenir dans le temps au moins sept ans en arrière. Vous voulez que je me rappelle d’événements que j’espérais oublier.

— C’est important, Monsieur.

— Voyons… Attendez. La bagarre la plus marquante dont je me rappelle fut d’avoir donné une bonne raclée à quelqu’un en 1847 et qu’il se soit retrouvé à l’hôpital. La police est venue m’arrêter alors et j’ai dû passer quelques jours en prison. Heureusement, on ne m’avait accusé de rien. Mais l’homme est resté défiguré sur un côté de sa joue. 

— Et rien d’autre ?

— Attendez… Ah oui, maintenant je me rappelle : une bagarre idiote. Je ne sais pas vraiment pourquoi je m’en souviens, tant les raisons de me battre étaient futiles. Peut-être à cause du lieu où ça s’est passé. J’avais déjà bu passablement et l’auberge de Saint Laurent d’où l’on m’avait mis à la porte vers minuit. Comme je ne voulais pas arrêter de boire, j’ai pris ma voiture et je suis descendu vers Montréal pour continuer à m’enivrer. Arrivé au poste de péage…

— … Celui du chemin de la côte Sainte-Catherine ?

— Celui-là même. C’est le seul qui existe entre Saint-Laurent et Montréal.

— Alors ?

— Alors, je me suis arrêté à la barrière. Comme le gardien était endormi, j’ai voulu lever la barrière pour passer.

— Gratuitement ?…

— Évidemment. Mon état d’esprit de l’époque m’empêchait d’avoir ce genre de scrupules.

— Vous avez donc voulu lever la barrière… et alors ?

— Le reste est un peu vague dans mon souvenir. Il y avait là un homme qui attendait de l’autre côté de la barrière dans une belle voiture. Il venait de Montréal. Il est descendu de sa voiture. Je pensais qu’il voulait m’aider, mais au contraire il s’est mis à me gronder… Il me disait que je n’avais pas le droit de passer sans payer. Alors… j’ai commencé à me battre avec lui…

— Que s’est-il passé par la suite ?

— Je pense qu’il a pris peur. Il s’est mis à courir dans le champ. C’était un verger, je pense. 

— Et qu’avez-vous fait ?

— J’ai agi un peu comme un animal qui voit courir une proie. J’étais tellement en colère que je l’ai poursuivi.

— Vous étiez en colère contre un homme qui voulait simplement faire respecter la loi ?

— Je crois que c’est justement ce qui m’avait rendu furieux encore plus. Il n’avait pas à me dire quoi faire… Ce n’était pas mon père…

— Ce n’était pas votre père! Drôle de réaction ?

— Je vois ce que vous voulez dire. Vous pensez que je le prenais pour mon père que je haïssais.

Les deux hommes se toisaient maintenant comme deux chiens de faïence.

— Qu’est-il arrivé ensuite ?

— Je l’ai poursuivi jusqu’à une petite colline. L’homme a pénétré dans le bois et je ne l’ai plus revu.

— Vous n’avez pas tenté de le chercher ou de le trouver ?

— Non. J’en avais assez de le poursuivre. De plus, j’avais entendu un grand cri, ce qui m’a sorti de mes vapeurs d’alcool quelque peu. Je me suis dit qu’il était tombé et qu’il avait eu sa leçon. Je suis donc retourné à ma voiture, j’ai levé la barrière et je suis parti.

— Et vous n’avez jamais su ce qui s’était vraiment passé avec cet homme ?

— Écoutez… Ce n’était pas la première fois qu’il m’arrivait de me bagarrer ainsi. Dans l’état d’esprit où j’étais, je ne cherchais jamais à savoir ce qui se passait par la suite.

Marinier s’arrêta de parler, se tourna vers la fenêtre, regarda de nouveau les deux tours et ajouta.

— Vous comprenez comment j’ai honte de ce que j’ai fait. Mes péchés étaient grands et Dieu m’a quand même pardonné.

— J’aimerais que vous vous asseyiez, Claude Marinier.

L’abbé Marinier fut surpris de la façon dont le détective s’était adressé à lui. Il revint s’asseoir docilement dans son fauteuil et attendit.

— Vous savez bien sûr que l’on a découvert le squelette du maire Mills.

— Certainement ! On doit trouver son assassin, parce que monsieur le maire est mort en héros. C’est cela qui a fait cesser l’épidémie du typhus. Si l’on trouve son assassin, l’épidémie de choléra cessera également.

— Savez-vous où nous avons trouvé son squelette ?

— Le journal disait que c’était dans la forêt du mont Royal, sans donner de précisions.

— Je suis en mesure de vous donner des précisions. M. Mills a été retrouvé au pied d’un monticule qui donne sur un verger… et ce verger est tout près du poste de péage du chemin de la Côte-Sainte-Catherine.

— Bon… Et alors ?

— On sait que monsieur Mills est décédé en octobre 1847.

Marinier ne saisissait toujours pas où le détective voulait en venir.

— Il est sans doute mort la nuit où vous avez passé gratuitement la barrière de péage.

Marinier n’arrivait pas encore à assimiler l’information. Il resta figé en attendant la suite. Puis, soudain, en un éclair fulgurant, il comprit.

— Quoi ?… Vous… vous voulez dire…? Non… Non… C’est impossible.

— Je pense que M. Mills est décédé des suites de sa bagarre avec vous.

Marinier se leva d’un bond et tourna en rond pendant un bout de temps dans la pièce, très agité.

— Ce n’est pas possible… ce n’est pas possible… Répétait-il sans cesse ?

Il se rassit dans le fauteuil et enfonça son visage dans ses mains en ajoutant.

— Vous êtes certain de ce que vous avancez ?

— Tous les faits concordent. Nous savons que M. Mills se rendait à un rendez-vous nocturne le 20 octobre 1847 qui avait lieu près de là. Vous venez de me dire qu’à ce moment, vous vous étiez dirigé vers Montréal. Ce ne devrait pas être très difficile de connaître la date exacte de ce déplacement. De plus, vous avez dit que vous aviez poursuivi votre adversaire jusqu’à l’orée du bois et que vous avez entendu un cri. C’est sans doute à ce moment-là que Mills est tombé de la colline et qu’il s’est fracturé le cou.

— C’est horrible ! Horrible ! Je serais donc l’assassin que vous cherchez ?

— « Assassin » est un mot plus ou moins approprié dans les circonstances. Évidemment, il y a eu agression de votre part, mais vous ne l’avez pas assassiné. Mills a paniqué, il est entré dans la forêt sans voir où il allait et il est tombé de la falaise.

— Je l’ai quand même agressé. Je suis responsable de sa mort.

— Du moins, vous y avez participé.

— Oh non ! s’écria Marinier en enfonçant une nouvelle fois son visage entre ses mains.

Robinson attendit qu’il se calme un peu avant de lui donner le coup de grâce.

— Il y a autre chose…

— Autre chose ?… Qu’y a-t-il de pire que de tuer un homme ?

— Je ne sais pas trop comment vous l’annoncer, mais vous devez savoir que l’homme que vous avez agressé n’était pas n’importe qui.

— Je le sais bien… C’était le bon maire Mills. Qu’est-ce que j’ai fait, mon Dieu ?

— Ce n’était pas seulement le maire Mills… C’était aussi… votre père…!

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Mills était votre père biologique.

À ces mots, le visage de Marinier se contracta étrangement, comme dans un rictus. Il voulut lever le bras gauche, mais il en fut incapable. Il essaya de se lever. Sa jambe gauche, inerte, le lâcha. Il tomba par terre, incapable de bouger.