Peste bleue-Épisode 5

Le jardin Guilbeault

Les enfants sautaient de joie. Leur mère venait de leur annoncer qu’après la messe, on irait voir les animaux de la ménagerie. Ce moment de bonheur compensait l’ennui mortel qu’ils allaient devoir endurer lorsqu’ils iraient à la messe à l’église Notre-Dame. Les sermons de l’abbé Marinier étaient interminables et ils devaient rester bien sages en faisant semblant d’écouter. C’était particulièrement difficile pour Aimé, le garçon, qui avait toujours la bougeotte. La petite fille, Thérèse, était plus calme et avait plutôt tendance à s’endormir. Leur mère Rosalie, profondément croyante, était assidue aux messes dominicales. Leur père Silas — plutôt leur beau-père — était un anglican. Il n’assistait donc pas aux cérémonies religieuses catholiques. Lorsque Silas Robinson avait demandé en mariage Rosalie Cadrin-Dupuis à l’hiver 1853, il avait été entendu entre eux que les enfants continueraient à être élevés dans la religion catholique. Rosalie, restée veuve depuis quelques années, avait hérité de son mari qui était millionnaire et elle avait ouvert une maison d’accueil pour les femmes enceintes en-dehors des liens du mariage — on les appelait les « filles déchues » —, soutenue par l’Évêché catholique : l’Asile de Madame Dupuis.

Avant son union avec Robinson, Rosalie habitait avec ses enfants l’ancien manoir familial transformé en asile. Depuis lors, elle avait acheté une maison dans la partie centrale du quartier Saint Antoine. On y avait construit très récemment des maisons en rangée de type Terrace House britannique, destinées à accueillir les familles bourgeoises. La maison qu’ils habitaient, pareille à la vingtaine d’autres qui lui était accolées, comportait trois étages et un rez-de-chaussée en demi-sous-sol. Toute en briques rouges, il y avait trois grandes fenêtres par étage, ce qui compensait en luminosité le fait que les deux côtés avaient des murs aveugles. La corniche ouvragée à la largeur de l’immeuble était reproduite au-dessus du porche d’entrée. On accédait à la maison par un escalier en pierres de plusieurs marches. Une belle particularité de ces maisons était le petit balcon à la française avec colonnades sculptées qui ouvrait sur l’étage noble. Les habitants pouvaient donc sortir pour se faire voir ou encore examiner la rue et le voisinage.

Lorsque Rosalie avait acheté cette maison, Silas avait eu des réticences. Avec son petit salaire de détective, il ne pouvait pas participer à son financement à la même hauteur que son épouse. Rosalie, pragmatique comme toujours, lui fit comprendre que la famille n’avait pas le choix. Ils ne pouvaient pas rester à l’asile qui n’avait pas suffisamment d’intimité pour eux. Il n’était pas question non plus de s’installer dans une maison de certains quartiers qui étaient toujours à risque d’incendies comme Montréal en avait trop connus. Elle se devait de protéger ses enfants avant tout. Enfin, elle ne comprenait pas ses hésitations alors qu’elle avait suffisamment d’argent pour payer cette maison.

— Je croyais que tu n’étais pas le genre d’homme à te sentir lésé parce qu’une femme a plus d’argent que toi, dit-elle avec ironie.

En effet, elle le savait, Robinson n’était pas ce genre d’homme. Fils de pasteur anglican progressiste, il avait gardé de son père une éthique sociale. Notamment, il trouvait injuste le traitement que l’on faisait subir aux femmes et croyait à leur égalité avec les hommes. En ce sens, il était très en avance sur son temps. Il aurait donc été bien mal avisé de rétorquer à son épouse que « c’est à l’homme de soutenir financièrement sa famille ». Il s’était donc résigné.

En ce beau dimanche après-midi, la famille avait décidé d’aller au Guilbault’s Botanic and Zoological Garden, que l’on appelait plus couramment le Jardin Guilbault. Il n’y avait qu’une courte promenade d’une quinzaine de minutes à faire pour s’y rendre. Tout le monde était endimanché. Rosalie avait une robe très simple de taffetas de soie doublement rayé par de larges bandes de satin bleu royal. La longue jupe à godets et à traîne, plate devant et plissée à la taille, lui seyait à merveille. Elle tenait à la main une ombrelle afin de protéger son visage du soleil. Une femme bien née se devait de garder la peau blanche. Silas quant à lui était vêtu très sobrement, mais avec élégance : pantalon gris clair, veston de la même couleur et redingote noire. Il avait troqué son éternel chapeau melon pour un haut-de-forme. 

Les enfants, eux, étaient vêtus à la dernière mode. La petite fille portait une jolie robe à petits carreaux beige avec des liserés horizontaux rouge bourgogne. La jupe descendait jusqu’aux mollets. Des souliers vernis et un mignon chapeau de paille complétaient le tableau. Quant au garçon, il portait une veste courte bleu marine et un veston attaché au cou, surmonté d’un col blanc. Le pantalon knickerbocker de couleur assortie descendait en dessous des genoux. Des bas blancs disparaissaient dans une paire de hautes bottes lacées noires.

Lorsqu’ils aperçurent l’entrée à trois voûtes couvertes de verdure du jardin, les enfants prirent leurs jambes à leur cou. Des drapeaux, dont un britannique et un français, flottaient au vent sur la corniche. Une tente de type tipi était montée à l’extérieur sur le vaste terrain. On présentait sur une estrade des courges énormes et des arbres qui pliaient sous le poids des noix de coco. Le vaste espace comportait aussi de nombreux plants exotiques qui faisaient l’admiration des Montréalais.

Ce qui intéressait surtout les enfants était la ménagerie. On y présentait un assortiment d’animaux, tels un ours et un lynx. Mais ils étaient surtout intéressés par le cheval marin que l’on avait rapporté du Grand Nord et par l’orang-outan, un singe africain jamais vu en Amérique. Il y avait aussi une vache brahmane ramenée des Indes à grands frais. Une volière avait été construite qui regroupait l’un des plus importants assortiments d’oiseaux d’Amérique du Nord.

Silas paya les 25 sous, le prix familial, pour pouvoir pénétrer dans l’enceinte de la ménagerie. Les enfants passaient d’un enclos à l’autre, les yeux émerveillés. Ils s’approchèrent de l’une des cages les plus populaires. On y trouvait un rat blanc, un rat fauve, un chat, un chien, un lapin et un pigeon qui vivaient tous en harmonie et mangeaient dans la même auge. On entendait au loin une soprano qui chantait des airs connus. Enfin, on pouvait apercevoir tout au fond du jardin un nouveau pavillon dans lequel des attractions de toutes sortes ainsi que des pièces de vaudeville dans les deux langues étaient présentées.

— Viens maman, on va aller voir Tom Pouce, dit le garçon.

Tom Pouce, le plus célèbre nain d’Amérique (il mesurait 28 pouces), était venu ici quelques années auparavant. 

— Non mon chou. Nous irons le voir quand il reviendra l’année prochaine. Allons nous promener un peu dans le parc.

***

Pendant que les deux enfants gambadaient à travers les arbres et les visiteurs, Silas et Rosalie empruntèrent une allée où l’on découvrait de part et d’autre des amusements, comme des jeux de palets, de quilles ou de boulingrin. Ils se mirent à bavarder.

— Tu es revenue tard de la messe ?

— À qui le dis-tu ! Quand c’est l’abbé Marinier qui prêche, ça n’en finit plus.

— Il ne réussit pas à décourager les paroissiens ?

— Bien au contraire, ils en redemandent. L’église Notre-Dame était pleine à craquer. Il y avait même des gens sur le perron, venus spécialement pour l’écouter.

L’église Notre-Dame avait longtemps été la seule église paroissiale de Montréal. Elle pouvait contenir jusqu’à 8 000 fidèles, certains parlaient même de 10 000.

— Décidément, ton abbé fait courir les foules. Qu’a-t-il de si spécial ?

— D’abord, ce n’est pas mon abbé. Je ne suis pas enthousiasmée par ses discours. Il va trop loin parfois… et même souvent. Tu ne le connais vraiment pas ? C’est vrai, j’oubliais : un hérétique comme toi ne peut pas être au courant de notre culture et de nos rituels catholiques.

— Est-ce que je manque quelque chose ?

— À vrai dire, je n’en suis pas certaine. Depuis quelques années, l’abbé Marinier fait la pluie et le beau temps dans les cercles catholiques montréalais. C’est un orateur hors pair qui sait jouer sur la fibre sensible des Canadiens français. Il peut tenir son public en haleine pendant des heures et il est capable de les toucher aux larmes. Ses procédés sont spectaculaires, mais il lui arrive trop souvent de raconter des histoires invraisemblables. Ce n’est pas bon pour les gens qui l’écoutent et qui prennent tout ce qu’il dit pour des vérités divines.

— Quoi donc, par exemple ?

— Par exemple depuis quelques semaines, il prêche que c’est le péché qui a provoqué l’épidémie de choléra. Tu y crois, toi ?

— Je ne sais pas si le péché a quelque chose à voir avec l’épidémie. Les médecins, eux, disent plutôt que ce sont les miasmes et la contagion sous diverses formes. Je préfère les croire plutôt que ton abbé… l’abbé Marinier. Au fait, d’où sort-il, cet énergumène ?

— Énergumène ! … Tu y vas fort là. Pour les antipapistes comme toi, tous les prêtres sont des énergumènes.

— Tu as raison, excuse-moi. Je ne vais quand même pas tomber dans le panneau de mes coreligionnaires radicaux. 

— L’abbé Marinier fait partie de ceux qui ont lancé la croisade contre les boissons alcoolisées. Il suit les traces de l’abbé Chiniquy.

— Un autre que je ne connais pas.

— C’est une longue histoire… et je vais te ménager en faisant un résumé. En gros, l’abbé Chiniquy a démarré une croisade contre l’alcoolisme qui a eu beaucoup de succès dans les années précédentes. Il accusait la boisson d’être la mère de tous les vices. Il a créé des sociétés de tempérance où les hommes (parce que tu te doutes bien que ce sont les hommes qui ont tous les vices) faisaient abstinence. Ils ne devaient plus fréquenter les tavernes, les auberges et ne plus acheter de produits alcoolisés.

— Ça, je connais. Il avait beaucoup de travail à faire, le pauvre.

— C’est certain. Les abus d’alcool touchent toutes les classes de la société, des seigneurs jusqu’aux habitants. Ils ont entraîné plus d’une ruine économique, sans parler des problèmes de santé. Il était facile pour l’abbé Chiniquy de soulever les foules à ce sujet. Tous savaient de quoi il parlait.

— Il n’est plus dans le paysage montréalais depuis un bout de temps ?

— Ça aussi, c’est une longue histoire. Notre abbé Chiniquy avait un tempérament particulier, « excessif », dirait-on. Il était aussi rebelle aux autorités. De plus, des rumeurs ont circulé qu’il passait un peu trop de temps avec les demoiselles. En tout cas, il est maintenant parti pour l’Illinois aux États-Unis où il a repris sa croisade.

— Dis donc, ma belle, tu en sais des choses sur cet abbé qui fréquente des demoiselles ?

— Tous les catholiques qui se tiennent au courant connaissent ces histoires. Pour ce qui est de la fréquentation des demoiselles, je te rassure : ce n’était pas mon genre. Il semble de toute façon qu’il les préférait plus jeunes.

— Comme ça, l’abbé Marinier suit les traces de son maître?

— Oui et non. Il insiste moins sur les effets de la boisson que sur les causes, c’est-à-dire le péché. Nous sommes tous des pécheurs menacés par le démon.

— Rien de nouveau là-dedans…

— Oui, mais attends ! Pour lui, le péché nous condamne sans retour. Nous sommes damnés dès le départ.

— C’est vrai que, pauvre de nous, ça ne nous laisse pas beaucoup de chances.

— C’est une doctrine très rigide qui ne m’enthousiasme pas. Le Dieu auquel je crois est bienveillant. Il ne nous condamne pas et il pardonne nos péchés.

— Mais pour l’abbé, nous serions destinés à périr en enfer quoi que nous fassions ?

— Pour lui, un acte mauvais est causé par la faute d’un pécheur. Tant que l’on ne trouve pas le responsable de cet acte mauvais et tant que le pécheur ne se convertira pas, il n’y aura pas de salut, non seulement pour ce pécheur, mais aussi pour la communauté. La seule issue, c’est qu’on se tienne en état de grâce le plus souvent possible, en espérant l’être toujours à l’heure de notre mort. Quand nous faisons un péché, il faut le renier et se confesser ou, comme le dit l’abbé Marinier, se convertir.

— Est-ce que tous les catholiques partagent cette vision ?

— Je ne dirais pas cela. En tout cas, moi je ne suis pas de ceux-là. Il est vrai que j’ai eu la chance d’avoir reçu une éducation avancée chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Elles nous ont appris à penser librement (au grand dam des hommes d’Église d’ailleurs) ce qui me permet de faire des nuances. Les gens auxquels l’abbé Marinier s’adresse sont surtout des personnes humbles qui n’ont pas toujours les moyens de faire des distinctions. Il est certain toutefois que ce type de discours est dominant à Montréal, en particulier à cause du contrôle que les Sulpiciens exercent sur le clergé et les religieuses.

— Ah oui !… Les Sulpiciens, évidemment.

— Je vois que je tombe enfin sur un terrain connu. 

— Les Sulpiciens, je connais… Ces chers Messieurs en mènent large à Montréal. En ce qui me concerne, je connais un peu mieux leur domaine plus… terre à terre… si j’ose dire. J’ai eu affaire de temps à autre avec cette communauté de prêtres. Ce sont les Seigneurs de Montréal depuis le début de la colonie et ils sont encore les principaux propriétaires terriens de la ville. Ils sont tellement puissants que la loi qui vient tout juste d’être adoptée abolissant le régime seigneurial au Canada leur a laissé une bonne partie de leurs privilèges. Les riches hommes d’affaires qui ont construit des manoirs au nord de la rue Sherbrooke ont acheté leurs terres des Sulpiciens. C’est d’ailleurs sur leur ancienne seigneurie que l’on a retrouvé mon squelette.

— Ah oui, au fait, où en es-tu avec ton affaire ?

— J’espère toujours qu’un jour j’aurai à traiter un bon crime clair et net, avec un suspect en or qui se révélerait dès le premier interrogatoire comme le coupable. Mais ça n’arrive pas souvent, je t’assure. Avec ce squelette, je croyais en terminer rapidement : un homme avait eu un accident il y a plusieurs années en tombant d’une colline, il était décédé sans que personne ne le sache. Clair et net !

— Et ce n’est pas le cas ?

— Pas vraiment. Nous avons d’abord pensé à une simple disparition. Il arrive en effet que les gens disparaissent sans laisser de traces. Il y a toutes sortes de raisons à cela : fraude ou vol, problème d’argent, dispute de couple, etc. Les raisons sont presque infinies.

— Personne ne les recherche ?

— Bien sûr, la famille (lorsqu’ils en ont une) fait des efforts pendant un certain temps. Mais les recherches sont très difficiles. C’est un vaste pays où l’on peut disparaître n’importe où.

— Et la police alors ?

— Tu sais comment nous sommes en sous-équipement, même à Montréal. Alors, imagine que notre disparu décide de se cacher en campagne ou même dans le Canada Ouest. On ne peut que le perdre, littéralement !

— Tu crois que ce fut le cas pour ce squelette ?

— C’est effectivement la première idée que nous avons eue : un disparu de plus. Comme nous avons pu établir que les os étaient déjà vieux de sept ou huit ans, nous savions que la police n’avait pas d’archives qui remontent aussi loin, encore moins un registre des disparus. J’étais convaincu de devoir classer l’affaire rapidement, car nous ne retrouverions jamais l’identité de cet homme.

— Mais c’était sans connaître le célèbre détective Robinson. Dans toutes tes affaires, tu es comme un chien qui ne lâche pas son os… si tu me passes ce mauvais calembour à propos de la victime.

— En effet, ce cas qui semblait clair m’a tout de suite intrigué à cause de quelques indices qui ne cadraient pas avec la disparition d’un vulgaire quidam. Par ses vêtements notamment, nous avons découvert que ce n’était ni un trappeur, ni un vagabond, ni même un petit employé. C’était un bien-nanti, un bourgeois du moins. Cela m’a amené à me demander ce qu’il pouvait bien faire dans cette forêt qui devait être beaucoup plus dense à l’époque de sa mort qu’aujourd’hui. Nous avons aussi trouvé sur lui quelques objets qui ont permis d’avoir une idée de son identité.

— Une idée seulement ?…

— Nous n’en étions pas certains tellement la vérité était… disons… inhabituelle.

— Tu connais donc son identité maintenant ?

— Oui. Nous avons eu la confirmation hier après avoir rencontré sa famille. Le squelette appartient à John Easton Mills.

— Attends ! Le même Mills qui a été maire de Montréal autrefois ? Celui qui est mort du typhus en… 1846 ou 1847, je pense ?

— C’est bien le même.

— Alors là, tu m’étonnes ! Comment quelqu’un qui est mort du typhus et qui a été enterré en grande pompe dans un cimetière protestant de Montréal peut-il se retrouver en même temps dans la forêt du Mont-Royal ?

— Précisément ! C’est ce qui nous avait fort étonnés nous aussi. Tu comprends pourquoi les choses se compliquent. C’est son épouse qui nous a finalement avoué hier qu’à l’époque, elle avait enterré un tas de pierres dans le cimetière protestant plutôt que le cadavre de son cher époux.

— Ah ben, dis donc. Ça va faire scandale c’t’affaire ! S’exclama Rosalie dans une formule populaire qui ne lui était pas habituelle.

— Les journaux publieront l’événement demain. Ils seront sur l’affaire comme des vautours sur un cadavre. Il est certain que nous en entendrons parler pendant plusieurs jours sinon plusieurs semaines. Je vais sûrement avoir des pressions de mes supérieurs pour mettre les bouchées doubles afin d’aller au fond de cette histoire.

***

Les enfants revinrent vers leurs parents en courant. Il semblait y avoir un désaccord entre eux.

— On retourne chez nous, maman, dit la petite Thérèse. Je suis fatiguée.

— Non, non ! On va à la ménagerie, reprit Aimé toujours prêt à l’action.

Et c’était reparti pour un tour. Les deux enfants de Rosalie ne cessaient pas de se chamailler. Avant que la dispute ne dégénère, Rosalie trancha en disant qu’ils repartaient dans leur foyer. Georgiana, la cuisinière, avait préparé des petites douceurs qui les attendaient à la maison. Cette annonce eut pour effet de calmer les ardeurs et de réconcilier les enfants.